Même chiffre sur le compte. Pas la même valeur.
Un matin de 2029, votre banque vous écrit : à partir du mois prochain, une partie de votre argent peut être convertie en euros numériques, directement garantis par la Banque centrale, avec un plafond par personne. Vous relisez trois fois. Vous ne comprenez pas si c’est une chance, une contrainte, ou les deux. Cet épisode couvre d’avril 2029 à mars 2031, et pour une fois, je peux vous dire non seulement la saison, mais ce qui la porte.
À peine l’addition de 2028 réglée, la France entre dans deux ans que j’appelle le brouillard. Le 29 avril 2029, un mois après le dernier pic de l’addition, puis en octobre 2029 et en mars 2030, un signal se pose sur ce qui fait l’identité même du régime, et il y reste jusqu’en janvier 2031. Ce signal-là n’assomme pas, il ne compte pas : il dissout les contours. Un pays sous ce signal ne sait plus très bien à quoi il ressemble, à quoi il croit, qui le dirige vraiment.
L’addition compte, le brouillard dissout. Sous l’addition, on sait ce qu’on perd, et on peut le négocier. Sous le brouillard, on ne sait plus ce qu’on a. Et c’est la première fois depuis 1958 que ce signal touche ce point de la France : je n’ai pas de précédent strict. L’image la plus proche, c’est le début des années trente, quand les monnaies ont perdu leur ancrage et les régimes leur évidence. Une image, pas une preuve.
Ce qui rend ces deux ans plus lourds qu’ils n’en ont l’air, c’est la superposition. Pendant que l’identité se brouille, de juin 2030 à mars 2031, la capacité d’agir de l’État est comptée trois fois, avec deux éclipses dessus, en novembre 2030 et mai 2031. Un État dont on ne distingue plus les contours et dont la main est comptée, c’est un État qui promet encore et ne garantit plus. Les services ne sont pas supprimés, ils s’effacent. Les droits ne sont pas abolis, ils ne sont plus honorés à la date dite. Et la question d’une révision de la Constitution ou d’un référendum devient naturelle entre juin 2030 et mars 2031.
Et maintenant, l’argent. Le même brouillard touche l’euro, de mai 2029 à mars 2030. Dans la première version du guide, j’écrivais « la monnaie change de nature », sans savoir comment. Je peux le dire maintenant, parce que ça a une date officielle : l’euro numérique.
La Banque centrale européenne prévoit un pilote à partir de la mi-2027, et une première émission possible en 2029, si le règlement européen est adopté, ce qui est visé pour la fin 2026. Et quand je pose ces jalons sur les cartes de l’euro et de la Banque centrale, chacun tombe sur un contact majeur, dans l’ordre. Le règlement, fin 2026 : c’est la fenêtre où la règle de l’euro est mise à l’épreuve par la France, le 21 octobre et le 30 janvier, vous l’avez lu dans l’épisode deux. Le pilote, mi-2027 à 2028 : c’est le moment où l’euro atteint ses vingt-neuf ans, sa première maturité. Le changement d’outil de la Banque centrale, trois fois pendant l’addition. Et l’émission en 2029, sous le brouillard. Quatre jalons officiels, quatre contacts. Ma confiance sur la forme, d’ordinaire moyenne, passe à élevée, et c’est rare.
Mais ce que mon calcul ajoute à la date officielle, c’est la texture. Un lancement qui brouille plutôt qu’il ne clarifie. Un euro numérique arrive avec un plafond par personne, des règles pour passer de votre compte en banque à la monnaie de banque centrale, un mode hors ligne, une cohabitation avec les espèces. Et pendant deux ans, personne ne sait très bien ce qu’il a, où, et ce que ça vaut par rapport au reste. Le précédent, c’est le passage des francs à l’euro, en 1999-2002 : deux ans de confusion sur les prix, sans effondrement. Vous gardez le même chiffre, et vous ne savez plus dans quelle poche il est, ni ce qu’il achète.
Une précision, parce qu’on me l’a demandé. Un plafond bas sur l’euro numérique, ce n’est pas ce que j’appelle une mesure sur les dépôts. Il limite l’euro numérique, pas votre compte en banque ; il est là pour protéger les banques. Ce serait le signe que la conversion sera encadrée, et que la transition sera pénible. Pas une confiscation.
Et le dollar ? Les États-Unis traversent le même brouillard sur leur propre légitimité, de juillet 2030 à novembre 2031. Le franc suisse, calme jusque-là, est le plus secoué en 2030-2031. Aucune monnaie n’est épargnée pendant ces deux ans, et c’est ce qui les distingue de l’addition. Un compte en dollars ou en francs suisses déplace le problème dans le temps. Il ne le supprime pas.
Ce que vous vivez, dans le brouillard : deux ans où vous ne croyez plus tout à fait ce que vous lisez, ni sur votre compte, ni dans les journaux, ni dans les discours. L’épargne garde son chiffre et perd de sa valeur, sans qu’un jour précis le dise. Les paiements changent de canal. Les démarches aboutissent tard ou pas. L’abstention monte. Et dans ce flou, deux choses tiennent : ce qui est écrit noir sur blanc, titres de propriété, contrats, papiers ; et ce qui ne dépend pas d’un chiffre, la maison, le jardin, le savoir-faire, les proches.
Ce qu’on fait : vos papiers, vos comptes, vos titres de propriété en ordre, avec une copie écrite de ce que vous détenez et où. Pendant qu’une monnaie change de support, c’est ce qui est écrit qui tranche. Répartir ce que vous avez entre plusieurs supports, compte, espèces, biens, pas seulement entre devises. Et une dette à taux fixe, on la garde : elle est un avantage pour celui qui la doit.
Ce qu’on ne fait pas : croire sur parole, pendant deux ans, surtout ce qui est trop beau. Chercher dans une monnaie la réponse à une période où toutes changent.
Les scénarios. Le plus probable : des repères brouillés, et un passage à l’euro numérique dans la confusion de 1999-2002. Le dur : une Constitution changée par usure, un plafond bas et une conversion encadrée, ou, l’hypothèse la plus brutale et la moins probable, une rupture du chiffrement qui protège les paiements, ce qu’on appelle le jour Q, que rien dans mon calcul ne désigne mais que la période n’exclut pas. Le doux : une refondation assumée, et un euro numérique qui simplifie. Les repères : un projet de révision ou un référendum entre juin 2030 et mars 2031, et le plafond fixé pour l’euro numérique avec le sort des espèces. Ce que je ne sais pas : si le brouillard se dissipe en refondation ou en usure. Et la carte de l’euro numérique lui-même, qui n’existe pas encore : le jour de la première émission sera sa date de naissance, et je la lèverai en 2029.
Le guide est sur ericmartin.fr. Et si cette façon de lire vous parle, je fais le même travail pour une vie, la vôtre : une vie aussi a ses brouillards, et savoir qu’ils ont une fin change la façon de les traverser.
Prochain épisode : 2032, le jour où votre voix comptera.
Épisode 7, dix minutes. Avez-vous une copie écrite de ce que vous possédez, et où ?
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